Une cituation est une citation contenant le mot situation !
Chaque cituation dans cette rubrique est une occasion de discuter du concept de situation, de l’utilisation qui est faite de ce terme… et de prendre conscience de la place centrale de ce concept dans la cognition !

Cituation du mois de mars 2020 (Cituation #44) :

« Pourquoi un être serait-il courageux ? Qu’est-ce qui le décide à sauter ce pas si ce n’est quelque chose d’indescriptible, un je-ne-sais-quoi qui peut avoir la saveur de l’éternité ou de la sagesse ? Entre deux situations et deux hommes, rien ne les distinguera si ce n’est, soudainement, ce passage à l’acte de l’un d’entre eux, qui aura fait preuve de courage et expérimenté les rives du presque-rien. »

Cynthia Fleury, La fin du courage, p. 108, Editions Fayard, Paris, 2010.

Même sans aller jusqu’à distinguer deux personnes dans une même situation, une même personne dans une situation donnée peut faire des choix différents (c’est l’essence même de la liberté !) : qu’est-ce qui fait que dans une situation donnée, je prendrai un chemin plutôt qu’un autre ? qu’est-ce qui fera de moi quelqu’un qui a fait preuve de courage ou non ?

« Entre l’homme ordinaire et le courageux, rien de moins différent dans l’apparence. Mais voilà, quelque chose d’imperceptible fait tout basculer : un presque-rien, dirait Jankélévitch, une manière d’être, une manière de vouloir les choses ou de ne pas avoir le courage de les vouloir. Une volonté d’accompagner la grâce, de créer l’état de grâce en soi. »

Cynthia Fleury, La fin du courage, p. 105, Editions Fayard, Paris, 2010.

Car ce je-ne-sais-quoi, ce presque-rien, dont parle Vladimir Jankélévitch, ce quelque chose d’autre, échappe à notre connaissance (nous sommes bien loin de l’informatique…)  «  Cette propriété pas-comme-les-autres, c’est, pour parler avec Bergson, l’imprévisible rien qui change tout » (Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1, La manière et l’occasion, p.104, Editions du Seuil, Paris, 1980.)

Invisible et mystérieux, impossible à cerner :

« Du je-ne-sais-quoi on prend conscience soit quand il manque, soit quand on le manque ; en sorte qu’il représente notre perpétuel, décourageant échec : tantôt son absence rend plus évidentes la pauvreté et l’incomplétude d’une totalité sans mystère, tantôt c’est sa présence qui défie notre entendement… »

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1, La manière et l’occasion, p. 76, Editions du Seuil, Paris, 1980.

Et pourtant essentiel…

« Le presque-rien est ce qui manque lorsque, au moins en apparence il ne manque rien : c’est l’inexplicable, irritante, ironique insuffisance d’une totalité complète à laquelle on ne peut rien reprocher et qui nous laisse curieusement insatisfaits et perplexes. De quoi au juste ne sommes-nous pas satisfaits ? Pourquoi ne sommes-nous pas comblés ? Et d’où vient ce mécontentement immotivé tout semblable à celui de Mélisande heureuse-mais-triste ? Or c’est justement quand la totalité est sans défauts que l’inévidence d’une lacune toujours contestable, d’un manque toujours controversable, d’une absence toujours indémontrable pose le vrai problème métaphysique ! Quand rien ne manque, il manque quelque chose qui n’est rien ; il manque donc presque rien. Il ne manque, en effet, que l’essentiel ! »

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1, La manière et l’occasion, p. 73, Editions du Seuil, Paris, 1980.

Cituation du mois de février 2020 (Cituation #43) :

« Bon ! Parlons d’autre chose ! Parlons de la situation, tenez ! Sans préciser laquelle ! Si vous le permettez, je vais faire brièvement l’historique de la situation, quelle qu’elle soit ! Il y a quelques mois, souvenez-vous, la situation, pour n’être pas pire que celle d’aujourd’hui, n’en était pas meilleure non plus ! Déjà, nous allions vers la catastrophe et nous le savions. Nous en étions conscients ! »

Raymond Devos, Parler pour ne rien dire, dans Matière à rire, L’intégrale, p. 273, Olivier Orban, 1991.

J’ai retrouvé le texte complet du sketch « Parlez pour ne rien dire » de Raymond Devos. A la suite de « Nous étions conscients ! », il enchaine sur la cituation #28 : « Il ne faudrait pas croire que les responsables d’hier étaient plus ignorants de la situation que ne le sont ceux d’aujourd’hui ! » …

Parler de la situation en général, « sans préciser laquelle… » est absurde. Donc drôle… On ne sait plus de quoi on parle. On fait des présupposés sur ce à quoi notre interlocuteur veut faire référence… On essaie tout de même de porter un jugement de valeur… mais sur du vent… Dans ces conditions comment connaitre ou méconnaitre (ignorer…) la situation ?

On ne peut parler de la situation qu’en rapport avec un objet. Il s’agit toujours de la situation de quelque chose ou de quelqu’un. Situation d’un pays, situation familiale, professionnelle d’une personne, même l’expression « situation internationale » fait référence à un contexte donné (qu’il soit économique, diplomatique, écologique ou social, il est sous-entendu).

Une situation n’est qu’une partie de l’état du monde, toujours liée à un contexte, un point de vue, un projet… C’est une des raisons pour laquelle cela n’a pas de sens de parler de la situation tout court !

« Oui, la catastrophe, nous le pensions, était pour demain ! C’est-à-dire qu’en fait elle devrait être pour aujourd’hui. Si mes calculs sont justes. Or, que voyons nous aujourd’hui ? Qu’elle est toujours pour demain ! »

Raymond Devos, Parler pour ne rien dire, Ibidem.

Cituation du mois de janvier 2020 (Cituation #42) :

« NEUROMYTHE 21 : « La chance sourit aux audacieux ». Ce n’est en général pas de la chance, mais ce sont des informations que nous percevons, que notre cerveau reçoit et utilise sans nous en faire prendre conscience le plus souvent. Il ne faut pas confondre intuition et chance. Notre perception de nombreux phénomènes et des émotions qu’ils suscitent en nous conduit notre cerveau à une synthèse de la situation et influence notre prise de décision de manière rapide et le plus souvent inconsciente. »

Hervé Chneiweiss, Notre cerveau, p. 139, L’iconoclaste, Paris, 2019.

Notre cerveau n’a pas fini de nous surprendre. Il est capable de traiter de multiples informations sans que nous en ayons conscience et cette partie « cachée » de notre fonctionnement cognitif, mystérieuse, échappe à notre cadre rationnel conscient. Et nous mettons des mots variés pour expliquer ce phénomène : intuition, chance, mentalisme, talent, don,…

Si l’on va plus loin, est-ce que ces mécanismes non conscients qui prennent part dans nos décisions ne remettraient pas en question la notion de liberté ? C’est justement ce que permettent les neurosciences, tout comme la recherche en psychologie révèle les biais cognitifs qui influent nos choix : creuser ce que sont exactement ces mécanismes pour ensuite agir en connaissance de cause... Pour Hervé Chneiweiss, les neurosciences « révèlent dans quelles conditions notre cerveau élabore puis corrige ses choix toujours fondés sur des prédictions et des anticipations du futur dans un contexte social prédominant. » 

« Le psychosociologue américain Daniel Wegner dit que le libre arbitre est une fiction nécessaire à la construction sociale. Je crois pour ma part qu’il ne s’agit ni d’une illusion ni d’une fiction, mais d’une capacité dynamique de notre cerveau à produire des scénarios variés mais plausibles de nos conduites à venir. Une capacité, dynamique également, à prédire les conduites des autres. La réalisation de nos scénarios dépend ensuite largement de la qualité de leur élaboration et des contraintes de l’environnement. Notre liberté, c’est d’agir sur la première dimension, celle de l’élaboration des scénarios. Nous pouvons sans cesse nous enrichir d’informations nouvelles, d’expériences nouvelles et fournir à notre cerveau matière à diversifier et à affiner ses prédictions futures. »

Hervé Chneiweiss, Notre cerveau, p. 235, L’iconoclaste, Paris, 2019.

Cituation du mois de décembre 2019 (Cituation #41) :

« Notre cerveau passe son temps à anticiper toutes les situations possibles. À partir des informations qu’il reçoit de nos sens ou de notre mémoire, il tente de prévoir ce qui va se passer dans les prochaines secondes ou minutes. Et il le fait de manière automatique et inconsciente. »

Hervé Chneiweiss, entretien dans Télérama n° 3638 du 02/10/2019, p. 4. 

Hervé Chneiweiss, directeur du laboratoire Neuroscience Paris Seine, a écrit un très beau livre (et très joliment illustré) qui fait un point de situation sur les dernières recherches en neurosciences et s’attaque à quelques idées reçues sur le cerveau (ce qu’il appelle les neuromythes).

Par exemple, notre cerveau cherche constamment à prévoir ce qui va se passer et à se préparer aux situations futures. Il le fait « en tâche de fond » comme disent les informaticiens, lorsque nous avons l’impression (mais ce n’est qu’une impression…) de ne penser à rien :

« Nous faisons tous l’expérience qu’il est impossible, quand nous sommes éveillés, de ne penser à rien. Lorsque aucune tâche ne requiert notre attention, nos pensées vagabondent entre images du passé qui surgissent sans que nous sachions pourquoi, et projections futures sans que celles-ci soient sollicitées par notre environnement immédiat. »

Hervé Chneiweiss, Notre cerveau, p. 65, L’iconoclaste, Paris, 2019.

Le cerveau fonctionne à ce moment là en « mode par défaut »…

« (…/…) le réseau mode par défaut serait impliqué dans l’exploration de notre monde intérieur pour nous préparer à toute éventualité. Ce rôle du mode par défaut dans la construction de projections est aujourd’hui privilégié par la communauté scientifique. En effet, notre cerveau passe son temps à, élaborer les scénarios les plus vraisemblables au cas où telle ou telle situation pourrait survenir. Notre cerveau imagine, simule, mouline de l’hypothèse en permanence, teste les vraisemblances en puisant dans notre mémoire, et le réseau mode par défaut serait en charge de cette activité incessante de préparation. »

Hervé Chneiweiss, Notre cerveau, p. 67, L’iconoclaste, Paris, 2019.

Ainsi donc, notre cerveau construirait et mettrait à jour en permanence et en avance des représentations des situations possibles… Cela nous permet d’être efficaces le moment venu, car nous n’avons pas toujours le temps de réfléchir dans l’immédiateté de l’instant…

Cituation du mois de novembre 2019 (Cituation #40) :

« Il est désormais nécessaire de rappeler le ruban de Moebius qui existe entre la démocratie et l’individuation. Sans la seconde, il n’y a pas d’État de droit mais simplement son simulacre et la tentation toujours plus affermie de mettre en place un système populiste ou plus autoritaire encore. Si plurivoque soit le terme de populisme tant il recouvre une variété de situations, il contient néanmoins quelques invariants : le populisme est une critique des élites, la revendication de détenir le vrai sens du peuple. Le populisme saurait lui ce qu’est le peuple, les vraies gens, les petites gens, l’homme commun, le lésé depuis toujours, l’individu dans son plus simple appareil. Le populisme croit en son discours infaillible sur le peuple. En ce sens, il contredit la vocation faillible de la démocratie, au sens d’État de droit. Dès lors, la critique des élites n’est que l’avant-poste de la critique des intellectuels, voire du logos lui-même, tant la culture ne peut être selon lui que dominante et l’adjudant du pouvoir. De fait, s’il est difficile à déconstruire, c’est aussi parce qu’il s’appuie sur des vraies craintes de tout bon démocrate, quant à la servitude et à l’injustice qu’il subit parfois.  »

Cynthia Fleury, Les irremplaçables, p. 205, Editions Gallimard, Collection Folio Essais, Paris, 2015.

Quand une variété de situations ont toutes en commun certaines caractéristiques, des invariants, on est en face d’une notion, d’un concept, d’une situation à laquelle on peut donner un nom : dans notre exemple, le populisme. Ce sont bien ses caractéristiques communes qui donnent le sens au concept, à la situation. Et chacun peut ensuite reconnaître les situations particulières concrètes dans lesquelles le concept général s’applique. A quoi cela sert-il ? La connaissance nous sert à faire les bons choix, collectifs ou individuels : l’analogie entre situations du passé, leur généralisation, doit nous permettre d’expliquer, de connaitre, soit pour les reproduire, soit pour les éviter, les mécanismes qui peuvent nous mener à des situations souhaitées ou des situations désastreuses.

Mais qu’est-ce donc que l’individuation, ce concept central dans Les irremplaçables ? Pour Cynthia Fleury, s’individuer, c’est devenir sujet : « L’individuation est le processus critique d’avènement d’un sujet non préexistant en soi. » (ibidem, p. 189). L’individuation se distingue de l’individualisme :

« L’individualisme contemporain est une individuation pervertie au sens où l’individu est persuadé que la recherche de son autonomisation peut se passer de la production qualitative de liens sociaux, ou plutôt qu’il est possible de l’instrumenter pour son seul profit. »

Cynthia Fleury, Les irremplaçables, p. 199, Editions Gallimard, Collection Folio Essais, Paris, 2015.

Et pour revenir à la cituation du mois sur l’Etat de droit et le populisme :

« Or, la démocratie pour préserver sa qualité a besoin de l’engagement qualitatif de l’individu. Elle est le fruit des singularités préservées. Un processus d’individuation mis à mal et c’est là un sûr test d’affaiblissement de l’État de droit dans la mesure où ce dernier est par essence le maintien des conditions de possibilité de l’individuation. Ainsi préserver l’individuation – et non l’individualisme -, c’est nécessairement préserver l’État de droit et lui offrir les moyens de lutter contre sa propre entropie. Car il est de fait que l’individualisme résulte également de la démocratie. Seulement, à la différence de l’individuation, il enclenche sa décadence et fait naître à l’intérieur de la démocratie des forces antidémocratiques, d’autant plus difficiles à déjouer qu’elles sont parées de la légitimité démocratique. Or, si toute démocratie est populiste, tout populisme n’est pas démocratique. Le populisme prospère sur les ruines de l’individuation, sauf qu’il ne s’agit nullement d’entreprendre la restauration de l’Etat de droit et des modes d’individuation.   »

Cynthia Fleury, Les irremplaçables, p. 206, Editions Gallimard, Collection Folio Essais, Paris, 2015.

Cituation du mois d’octobre 2019 (Cituation #39) :

« Le fait que l’homme ait « toujours » résisté à la montée des risques qu’il a provoqués est un mauvais argument. De nombreuses civilisations ont bel et bien disparu par le passé (les Mayas, Sumer, l’île de Pâques…) parce qu’elles n’ont pas su répondre aux défis écologiques qu’elles s’étaient posés à elles-mêmes. Nous ne parvenons pas à croire que nous puissions être dans la même situation, mettant notre foi dans la sciences et les États pour prévenir le pire. Mais la science est aléatoire et les États sont dirigés par des gouvernements attachés à réduire le mécontentement des peuples, ici et maintenant, davantage qu’à anticiper les crises futures. Sans une réflexion d’ordre anthropologique sur ce monde qui s’annonce, nous ne reparviendrons jamais à le gérer de manière collectivement responsable. »

Daniel Cohen, Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, p. 170, Albin Michel, Le livre de poche, 2012.

Cituation du mois de septembre 2019 (Cituation #38) :

« Dans les méthodes de Machine Learning ou de Deep Learning, il s’agit d’engranger le maximum d’exemples et de situations représentés mathématiquement et qui vont être retrouvés ou classifiés statistiquement avec une probabilité lorsqu’un événement similaire se présente au système. Il n’y a là aucune innovation. Innover, c’est faire quelque chose que personne n’a fait avant, en repoussant les barrières de la connaissance. Innover, c’est se mettre dans une situation d’inconfort, en parlant à des gens d’un domaine complètement différent du nôtre par exemple, en appliquant les règles connues dans un domaine à un autre, en remettant notre savoir en question, et en faisant preuve d’esprit critique. Peut-être que l’innovation prend sa source dans le doute, dans la remise en cause. »

Luc Julia, L’intelligence artificielle n’existe pas, p. 154, FIRST Editions 2019.

Comme le précise Luc Julia, spécialiste de la question et cocréateur de Siri, les systèmes d’IA¹ basés sur le Machine Learning « raisonnent » de façon probabiliste. C’est là une différence fondamentale avec les modèles à base de règles explicites comme EdiNoS. C’est un choix à prendre lors de la conception du système. Veut-on s’embêter à décrire les règles, ce qui permettra ensuite à quelqu’un d’autre de les vérifier, de les valider, puis de comprendre le raisonnement suivi par le système ? Ou le jeu n’en vaut pas la chandelle et l’on considère que s’appuyer uniquement sur les données du passé pourra faire foi ? Les deux approches font sens, et selon le contexte, l’une ou l’autre sera préférable.

Pour Luc Julia, l’innovation s’appuie sur les mécanismes de l’analogie et commence par une remise en cause de la connaissance existante. On ne peut qu’abonder dans ce sens (la connaissance modélisée peut être incomplète, incorrecte) et rappeler que l’outil EdiNoS est construit pour pouvoir facilement réviser la base de connaissances.

¹ Tout en conservant le sigle IA, Luc Julia préfère parler d‘Intelligence Augmentée plutôt que d’Intelligence Artificielle, pour éviter tous les malentendus et fantasmes que l’expression « Intelligence Artificielle » véhicule… Pour ma part, comme déjà exprimé dans cette rubrique, j’aime bien l’expression « Expertise Artificielle » qui permet de se débarrasser de cette notion d’intelligence, en décalage avec la réalité et la capacité d’un système informatique.

Cituation du mois d’août 2019 (Cituation #37) :

« Si la situation n’est ni subjective ni objective, c’est qu’elle ne constitue pas une connaissance ni même une compréhension affective de l’état du monde par un sujet ; mais c’est une relation d’être entre un pour-soi et l’en-soi qu’il néantise. La situation, c’est le sujet tout entier (il n’est rien d’autre que sa situation) et c’est aussi la « chose » tout entière (il n’y a jamais rien de plus que les choses). C’est le sujet éclairant les choses par son dépassement même, si l’on veut ; ou c’est les choses renvoyant au sujet son image. C’est la totale facticité, la contingence absolue du monde, de ma naissance, de ma place, de mon passé, de mes entours, du fait de mon prochain – et c’est ma liberté sans limites comme ce qui fait qu’il y a pour moi une facticité. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 721, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Nous arrivons au terme de notre grande aventure « La situation selon Sartre ». Finalement Sartre, aura cherché à plusieurs reprises à définir ce qu’il entend par situation. Est-ce qu’avec ces multiples définitions, le concept conserve toute sa cohérence ? Par exemple, dans la cituation du mois, comment la situation peut-elle être à la fois le sujet tout entier et les choses elles-mêmes ? Mais c’est justement le concept lui-même qui présente ces caractéristiques ! Et elles sont exprimées par Sartre dans son style si personnel, poétique et précis (dans la terminologie qu’il a définie), avec un sens avéré de la formule, et aussi souvent une forme de provocation pour titiller l’esprit du lecteur avec des renversements et des contrepieds que démontrent l’utilisation régulière de l’expression « à la fois ».

Un autre exemple de définition de la notion de situation par Sartre :

« Aussi bien ne s’agit-il pas pour nous de montrer le pour-soi comme libre fondement de son être : le pour-soi est libre mais en condition, et c’est ce rapport de la condition à la liberté que nous cherchons à préciser sous le nom de situation. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 685.

Plutôt que de construire un nouveau terme – et Sartre ne se prive pas de cela en général (pour-soi, en-soi, néantisation, etc…) – il a préféré utiliser un terme courant et extrêmement concret, (finalement une situation est un instantané d’existence, qui parle à tout le monde) pour mieux permettre au lecteur d’appréhender le concept de liberté.

Indépendamment de la terminologie retenue, le concept est extrêmement riche et convaincant. Ce que je retiens du concept du situation selon Sartre (osons…), c’est qu’il s’agit à la fois du lieu et de l’instant du surgissement et de l’exercice de la liberté (et dans exercice de la liberté, il faut inclure la détermination ou la confirmation d’une fin). C’est le moment présent : la rencontre entre la conscience et le monde (le pour-soi et le donné).

Continuons dans l’audace, faisons-nous plaisir et proposons le tableau suivant qui met en correspondance notre modèle, les concepts sartriens tels que nous les avons compris et les objets informatiques présents dans EdiNoS :

Les trois dimensions

de la situation

Sartre,

L’être et le néant

Les objets

dans EdiNoS

Un projet (un objectif,
un but)

La fin La situation initiale (noS initial) ne contient rien d’autre que le projet

Un état du monde

La place, les entours, le passé (intégré) : le donné La Mémoire de Travail (ensemble des faits)

Une étape (dans la réalisation du projet)

La situation (l’instant, l’exercice de la liberté d’une
personne)
La situation courante (noS courant)

 

Cituation du mois de juillet 2019 (Cituation #36) :

« Ces différentes descriptions, portant sur ma place, mon passé, mes entours, ma mort et mon prochain, n’ont pas la prétention d’être exhaustives, ni même détaillées. Leur but est simplement de nous permettre une conception plus claire de ce qu’est une « situation ». Grâce à elles, il va nous être possible de définir plus précisément cet « être-en-situation » qui caractérise le pour-soi en tant qu’il est responsable de sa manière d’être sans être fondement de son être. (…/…)
Ma position au milieu du monde, définie par le rapport d’ustensilité ou d’adversité des réalités qui m’entourent à ma propre facticité, c’est-à-dire la découverte des dangers que je cours dans le monde, des obstacles que je peux y rencontrer, des aides qui peuvent m’être offertes, à la lueur d’une néantisation radicale de moi-même et d’une négation radicale et interne de l’en-soi, opérées du point de vue d’une fin librement posée, voilà ce que nous nommons la situation. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 720, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Dans cette rubrique Cituations, nous avons balayé ces derniers mois les différentes structures de la situation selon Sartre : ma place, mon passé, mes entours, mon prochain. Même s’il y en a une qui n’a pas été mentionnée ici, ma mort (situation-limite, « néantisation toujours possible de mes possibles »), nous sommes sûrement prêts pour une nouvelle définition de la situation

Dans la définition ci-dessus (dans laquelle au passage, le lecteur qui n’a pas lu les 720 premières pages de L’être et le néant peut, en toute approximation, remplacer le terme néantisation par distanciation, objectivation, recul), le terme le plus important selon moi est le mot fin. Et ce ne sera pas une surprise pour le lecteur assidu…

La fin est tellement fondamentale dans la situation, qu’elle n’est pas une structure pour Sartre. Elle est transverse aux structures. Elle ne fait pas partie du donné, puisqu’elle est librement posée. Elle est (d’une dimension) orthogonale au donné.

« La situation n’existe qu’en corrélation avec le dépassement du donné vers une fin. Elle est la façon dont le donné que je suis et le donné que je ne suis pas se découvrent au pour-soi que je suis sur le mode de ne l’être-pas. Qui dit situation dit donc « position appréhendée par le pour-soi¹ qui est en situation ». Il est impossible de considérer une situatiodu dehors : elle se fige en forme en soi. En conséquence, la situation ne saurait être dite ni objective ni subjective, encore que les structures partielles de cette situation (la tasse dont je me sers, la table sur laquelle je m’appuie, etc.) puissent et doivent être rigoureusement objectives. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 720.
¹ Le lecteur qui n’a pas lu les 720 premières pages de L’être et le néant peut, en toute approximation, remplacer le terme « pour-soi » par « conscience ».

Cituation du mois de juin 2019 (Cituation #35) :

« Comprendre le mot à la lueur de la phrase, c’est très exactement comprendre n’importe quel donné à partir de la situation, et comprendre la situation à la lumière des fins originelles. Comprendre une phrase de mon interlocuteur, c’est, en effet, comprendre ce qu’il « veut dire », c’est-à-dire épouser son mouvement de transcendance, me jeter avec lui vers des possibles, vers des fins et revenir ensuite sur l’ensemble des moyens organisés pour les comprendre par leur fonction et leur but. Le langage parlé, d’ailleurs, est toujours déchiffré à partir de la situation. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 679, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Quatrième caractéristique ou structure d’une situation selon Sartre, mon prochain :

« Vivre dans un monde hanté par mon prochain, ce n’est pas seulement pouvoir rencontrer l’autre à tous les détours du chemin, c’est aussi se trouver engagé dans un monde dont les complexes-ustensiles peuvent avoir une signification que mon libre projet ne leur a pas d’abord donnée. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 672.

Voilà qu’autrui entre dans l’équation… Les significations peuvent être multiples : en tout cas mon interprétation de l’état du monde (ma situation) n’est pas forcément celle de mon prochain…  Voilà donc apparaitre le problème de la compréhension et du langage… Car les significations peuvent également pré-exister, et être véhiculées, par exemple par les mots.

Revenons donc à la cituation du mois. Je dois considérer les projets possibles de mon prochain pour pouvoir le comprendre, du moins comprendre ce qu’il veut dire quand il me parle. Pour saisir ces projets possibles, je dois m’abstraire de ma situation, de mon projet. Je dois faire un travail de distanciation sur mes propres représentations, pour imaginer ce que ce même état du monde peut signifier. Autrement dit, quelles autres situations (pour autrui) cet état du monde peut désigner ?

Comprendre une phrase est un acte de construction qui revient pour pour Sartre à comprendre une situation, et cela ne peut être fait véritablement qu’en identifiant le projet de mon interlocuteur. Je ne peux comprendre un mot qu’à la lueur de la phrase / situation qui le contient et je ne peux comprendre la phrase / situation qu’à la lueur du projet, des fins de mon interlocuteur. La situation est l’élément central du langage, d’une part comme objet désigné par l’interlocuteur, d’autre part comme objet compris par le récepteur :

« Et toute parole est libre projet de désignation ressortissant au choix d’un pour-soi personnel et devant s’interpréter à partir de la situation globale de ce pour-soi. Ce qui est premier, c’est la situation, à partir de laquelle je comprends le sens de la phrase, ce sens n’étant pas en lui-même à considérer comme une donnée, mais comme une fin choisie dans un libre dépassement des moyens. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 683.