Une cituation est une citation contenant le mot situation !
Chaque cituation dans cette rubrique est une occasion de discuter du concept de situation, de l’utilisation qui est faite de ce terme… et de prendre conscience de la place centrale de ce concept dans la cognition !

Cituation du mois de novembre 2020 (Cituation #51) :

« Reconnaître la présence d’un proverbe dans une situation donnée peut fournir une perspective toute nouvelle sur cette situation. C’est porter un regard abstrait, non évident, qui, dépasse la similitude superficielle. Les proverbes sont utilisés pour désigner des catégories abstraites et complexes, dont la subtilité est telle que leur incarnation par une situation concrète permet de donner sens à une situation qui sans cela serait quelque peu obscure. La décrire par le proverbe la rend intelligible. L’application d’un proverbe à une situation jamais vue auparavant fournit une compréhension qui ne provient pas d’un enchaînement logique abstrait mais qui résulte de l’adoption d’une certaine perspective sur cette situation, une sorte de filtre construit sur la base du cas concret décrit par le proverbe. Un proverbe sert donc d’étiquette pour une catégorie, éventuellement vaste, de situations passées, présentes, futures, hypothétiques, etc. – très variées entre elles mais qui sont néanmoins liées les unes aux autres par analogie. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 128, Odile Jacob, Paris, 2013.

Les proverbes, tout comme les fables, les expressions ou les simples mots, sont des étiquettes sur des catégories de situations qui nous servent dans la vie de tous les jours pour comprendre le monde et pour communiquer :

« (… /…) ce n’est pas la valeur de vérité d’un proverbe qui compte, mais sa faculté à faire percevoir une situation, à l’interpréter au-delà de l’observation de l’enchaînement des faits. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 129, Odile Jacob, Paris, 2013.

L’utilisation d’un proverbe illustre la présence d’un « squelette conceptuel » entre des situations qui pouvaient sembler différentes en premier abord.

« À quel degré de généralité un proverbe s’applique-t-il ? Quelle est l’étendue des situations auxquelles un proverbe peut être attribué sans que cela semble exagéré, voire incongru ? (…/…) l’ampleur de la catégorie couverte par un proverbe indique une capacité de rapprochement entre situations qui ne partagent une essence commune qu’à un niveau élevé d’abstraction, et en dépit de nombreuses différences à des niveaux plus concrets. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 134, Odile Jacob, Paris, 2013.

Le proverbe permet de rendre concret cette catégorie abstraite, cette essence commune, ce squelette conceptuel (la cituation du mois précédent parlait de noyau de situation).

« (…/…) les membres de la catégorie abstraite dont le proverbe est l’étiquette lexicale semblent aussi réels, voire presque aussi visibles et tangibles, que les objets matériels. Tout autant qu’il y a des ceintures de sécurité et des enfants à l’arrière de la voiture, il y a une situation mieux vaut prévenir que guérir dans la voiture. Tout autant qu’il y a un fouillis indescriptible dans la maison et une fête d’adolescents dans le salon, il y a, dans la maison une situation quand le chat est parti, les souris dansent. Tout autant qu’il y a une proposition d’embauche en suspens et la peur de ne jamais trouver une offre à la hauteur de ses attentes, il y a dans l’air une situation un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. II est clair que les catégories vont bien au-delà de ce qui est étiqueté par un simple mot.»

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 139, Odile Jacob, Paris, 2013.

Cituation du mois d’octobre 2020 (Cituation #50) :

« L’intelligence est, selon nous, l’art d’aller droit au but, au cœur des choses, à l’essentiel, rapidement et de manière fiable. C’est, face à une situation nouvelle, l’art de mettre le doigt, avec souplesse et assurance, sur un précédent (ou une famille de précédents) stockés en mémoire. Cela veut dire ni plus ni moins que la capacité d’isoler le noyau d’une situation nouvelle. Et cela, à son tour, n’est rien d’autre que la capacité de trouver des analogies fortes et utiles. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 157, Odile Jacob, Paris, 2013.

Revenons pour quelque temps sur le livre L’analogie déjà cité dans les cituations #1 et #4. Ce livre passionnant et, osons le mot, fondamental, défend l’idée que catégorisation et analogie sont une seule et même chose et que ce processus est au coeur de la pensée :

« Une thèse centrale de ce livre est que les analogies envahissent chaque moment de notre pensée et en constituent l’indispensable moteur. Toute catégorie mentale est le résultat d’une longue série d’analogies qui relient des entités – des objets, des actions, des situations – séparées dans le temps et l’espace. Ces analogies dessinent un contour flou à toutes les catégories, leur conférant une souplesse cruciale pour la survie et le bien-être de la personne qui les a construites. Elles lui permettent de penser et d’agir dans des situations jamais rencontrées auparavant, la nantissent de nouvelles catégories à foison, enrichissent ces catégories en les étendant sans cesse, guident sa perception des situations grâce à leurs encodages à divers niveaux d’abstraction de ce qui a lieu dans l’environnement, et l’aident à effectuer des sauts mentaux imprévisibles et puissants. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 169, Odile Jacob, Paris, 2013.

La perception d’une situation est un moment clé, dans lequel idéalement il faudrait distinguer les aspects superficiels ou contingents des caractéristiques saillantes ou profondes de la situation qu’il faut mémoriser afin de pouvoir, dans le futur, tirer pleinement parti de l’expérience de cette situation.

« Les situations de la vie quotidienne ne sont pas livrées détachées de leur contexte et présentées dans de beaux cadres tout faits, cest-à-dire avec des frontières précises qui les découpent nettement du reste du monde. En revanche, nous filtrons notre environnement en le traitant partiellement et partialement. Chacun détermine pour soi où se trouvent les limites d’une situation et quels en sont les ingrédients clés, en suivant un enchaînement ultrarapide de jugements subtils, qui n’est évidemment pas effectué consciemment : nous encodons des situations à tout bout de champ selon des dimensions qui, ultérieurement, détermineront quels événements nous conduiront à les évoquer. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 200, Odile Jacob, Paris, 2013.

« Dans le monde réel, on ne peut évidemment pas prendre en compte les caractéristiques les plus détaillées d’une situation ; on est même obligé d’ignorer la presque totalité de ce qui compose chaque situation à laquelle on fait face. Cela veut dire que, lorsqu’on mémorise une situation, on en fait toujours un encodage sélectif : chaque expérience vécue se trouve dépouillée jusqu’à la caricature. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 419, Odile Jacob, Paris, 2013.

Cituation du mois d’août 2020 (Cituation #49) :

« – Et si je ne pars pas ?
– Alors, je vais penser que tu es un lâche. Que tu te laisses abattre sans même essayer.
– Et si je ne suis pas assez bon ?
Il rit, et les autres rirent aussi.
– Tu es un métamorphe, Saul, tu t’adaptes à chaque situation. Nous le savons tous. La LNH n’a encore jamais vu de métamorphe. Crois-moi, tu seras assez bon.
– Tu en es sûr ?
– Comme il t’a dit, ce n’est pas à moi d’en être sûr.»

Richard Wagamese, Jeu blanc, p. 182, collection 10/18, 2019.

Un métamorphe, dans son sens courant en français, est un être capable de changer son apparence. Ce n’est pas exactement ce qui sera utile au personnage du jeune indien Saul pour faire ses preuves dans le championnat national de hockey sur glace du Canada (LNH)…
L’auteur étend donc le concept de métamorphe à partir de la capacité de changer son apparence physique, vers l’aisance particulière à s’adapter aux situations, ce qui est un changement également (mais intérieur avant tout…).
Cette capacité est généralement reconnue comme une des caractéristiques principales de l’intelligence.

Cituation du mois de juillet 2020 (Cituation #48) :

« Henri IV. Le mec a réfléchi. Il s’est converti au catholicisme pour pacifier le pays et Paris lui a ouvert ses portes en libérateur. Comment il a réfléchi ? C’est ça qui est intéressant… D’abord une situation : la guerre civile. Ensuite une conviction : il faudra se convertir. Ensuite une stratégie : la conversion ne doit pas être un aveu de faiblesse. Donc il faut avant tout gagner des batailles sur le terrain. C’est d’abord la situation qui l’a fait décider quel genre de roi il pouvait être. »

Philippe Rickwaert, alias le Baron Noir, dans la série Le Baron Noir, Saison 2, Episode 4.

Quand la situation fait décider, c’est ce qu’on appelle couramment le pragmatisme. Mais pour être plus précis, le pragmatisme en philosophie c’est attacher plus d’importance aux résultats et à l’efficacité des actions qu’aux valeurs ou aux principes. Henri IV : un homme politique pragmatique… Mais Philippe Rickwaert, lui, a des valeurs qu’il place au dessus de tout : on est encore un cran au-dessus. Pour lui, la fin justifie les moyens

Cituation du mois de juin 2020 (Cituation #47) :

« Ce qui est détruit, c’est la possibilité de l’apprentissage, en prise permanente avec le réel, au milieu de pairs ; dès lors, c’est la fin de l’expertise. On nous dit que les voitures autonomes seront toujours secondées par un conducteur humain, que les médecins pourront remettre en cause les décisions de l’algorithme ; c’est faux, car privés des conditions de la conduite, nous ne posséderons plus les réflexes nécessaires. Il en est de même pour les autres professions. Nous perdrons peu à peu notre assurance à analyser une situation et à y répondre, et nous nous reposerons de plus en plus sur la machine (de même qu’avec l’irruption du GPS nous ne savons plus nous orienter ni lire une carte). »

Marie David, Cédric Sauviat, Intelligence artificielle, la nouvelle barbarie, p. 227, Editions du Rocher, Monaco, 2019.

La technologie, et plus particulièrement l’intelligence artificielle, qui est une sorte d’aboutissement technologique, remplacent et donc détruisent des compétences qui étaient jusqu’à présent apprises et maitrisées par les hommes. L’acquisition de compétences, « vues comme des modules séparés que l’on pourrait entasser comme des briques de Lego » (ibidem, p. 226) est un leurre si elle ignore l’importance de l’expérience.

«  L’automatisation est souvent présentée comme un facteur de libération : elle permet de gagner du temps, d’éviter les tâches fastidieuses. Or, une tâche n’est pas fastidieuse en soi. C’est par la répétition de certains gestes, par le renouvellement de difficultés spécifiques, que s’acquiert la compétence technique et professionnelle. Compétence humaine et répétition sont sinon synonymes, du moins intimement liées. Lorsqu’un employeur recherche une personne formée et expérimentée, il compte non seulement sur l’instruction théorique qu’elle aura reçue, mais aussi, et surtout, sur son expérience, acquise une fois qu’elle aura été confrontée à de nombreuses situations. La répétition engendre la compétence, l’aptitude à débrouiller un nœud de problèmes au premier abord inextricable, ou la capacité à exécuter un geste parfait. Dira-t-on que le métier de Roger Federer est fastidieux ? Pourtant, quoi de plus répétitif que le sien, qui consiste à taper dans une balle des milliers de fois par jour ? La tâche ne devient fastidieuse que si elle procure de l’ennui à qui est chargé de l’exécuter. »

Marie David, Cédric Sauviat, Intelligence artificielle, la nouvelle barbarie, p. 216, Editions du Rocher, Monaco, 2019.

L’intelligence artificielle s’appuie sur le mythe de la complémentarité exprimé au départ par John von Neumann (ibidem, p. 221) : « Le mieux que l’on puisse faire, est de séparer à l’intérieur de chaque processus, ce qui peut être mieux fait par les machines, et ce qui peut être mieux fait par les hommes  ». Mais :

«  (…/…) la proposition de Neumann ne peut tenir, car il n’y a pas de stabilité dans le domaine réservé à la machine, et celui réservé à l’homme : les capacités des ordinateurs évoluant constamment, c’est ce découpage qu’il propose qui se retrouve en permanence caduc, et c’est à l’homme de s’adapter, en l’occurrence de se spécialiser dans de nouvelles tâches, celles que l’ordinateur ne peut encore réaliser. »

Marie David, Cédric Sauviat, Intelligence artificielle, la nouvelle barbarie, p. 222, Editions du Rocher, Monaco, 2019.

Et à la fin de ce processus, il ne reste que des miettes… 

D’un point de vue social et économique et sans même prendre en compte la dimension écologique, si l’on poursuit dans cette voie et qu’on l’on ne change pas notre modèle de société, on court à la catastrophe

Cituation du mois de mai 2020 (Cituation #46) :

« L’ensemble des processus homéostatiques gouverne à tout instant chaque cellule de notre corps. Ce pouvoir s’exerce selon un dispositif simple : premièrement, quelque chose change dans l’environnement d’un organisme individuel, de façon interne ou externe. Deuxièmement, ce changement a le potentiel d’altérer le cours de la vie de l’organisme. (Il peut constituer une menace pour son intégrité ou bien une occasion de mieux-être.) Troisièmement, l’organisme détecte le changement et agit en fonction de lui d’une façon conçue pour créer la situation la plus bénéfique à sa préservation et à son fonctionnement efficient. Toutes les réactions se produisent selon ce dispositif et représentent ainsi des moyens d’apprécier les circonstances internes et externes dans lesquelles se trouve un organisme et d’agir conformément à elles. Elles détectent les troubles et les occasions favorables afin de résoudre, par l’action, le problème consistant à se débarrasser du trouble ou à tirer parti de l’occasion favorable.  »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 46, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

Voilà une belle description générale de l’homéostasie, ce processus naturel de régulation qui nous permet de rester à l’équilibre et de survivre. Ce processus vital que Damasio lie au conatus de Spinoza, pousse les organismes à s’efforcer de se préserver, quoi qu’il se passe.

Le lecteur connaissant notre position se réjouira peut-être de trouver une utilisation du terme situation dans la citation du mois sans aucune dimension projet : « situation la plus bénéfique ». Mais il y en a pourtant bien une dans ce contexte : le projet est simplement de survivre…

« Même lorsque la réaction émotionnelle apparaît sans connaissance consciente du stimulus émotionnellement compétent, l’émotion n’en est pas moins le résultat de l’appréciation de la situation par l’organisme. Peu importe que l’appréciation ne soit pas clairement connue par le soi. La notion d’appréciation a été prise trop littéralement au sens d’évaluation consciente, comme si le fantastique travail consistant à juger une situation et à y répondre automatiquement n’était qu’une réalisation biologique mineure.. »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 62, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

L’appréciation d’une situation n’est pas un processus purement rationnel… Comme évoqué le mois dernier, l’émotion suffit souvent pour déclencher les « bonnes » réactions pour notre organisme. L’étape suivante, l’apparition d’un sentiment (la joie et la tristesse sont les sentiments les plus emblématiques) est un degré de « sophistication » supplémentaire vers un comportement encore plus adapté ou intelligent :

« Le premier procédé, c’est-à-dire l’émotion, permet aux organismes de répondre de façon efficiente, mais pas de façon créative, aux circonstances favorisant la vie ou la mettant en danger – aux circonstances « bonnes pour la vie » ou « mauvaises pour la vie », aux conséquences « bonnes pour la vie » ou « mauvaises pour la vie ». Le second procédé, c’est-à-dire le sentiment, a introduit une alerte mentale pour les circonstances bonnes ou mauvaises et a prolongé l’impact des émotions en affectant pendant un certain temps l’attention et la mémoire. Parfois, en se combinant utilement avec les souvenirs passés, l’imagination et le raisonnement, les sentiments donnent lieu à l’émergence d’une prévision et à la possibilité de créer des réponses qui sont nouvelles et non stéréotypées. »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 88, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

Cituation du mois d’avril 2020 (Cituation #45) :

« Sous l’influence des émotions sociales (de la sympathie et de la honte à l’orgueil et à l’indignation) et de celles qui sont induites par une punition et une récompense (variantes de la tristesse et de la joie), nous catégorisons progressivement les situations que nous vivons – la structure des scénarios, leurs composantes, leur signification en termes de récit personnel. Surtout, nous connectons les catégories conceptuelles que nous formons – mentalement et au niveau neural associé – avec l’appareil cérébral qui sert à déclencher les émotions. Par exemple, différentes options d’action et différents résultats futurs deviennent associés à différentes émotions / sentiments. En vertu de ces associations, lorsqu’une situation correspondant au profil d’une certaine catégorie est revisitée dans notre expérience, nous déployons rapidement et automatiquement les émotions qui conviennent.  »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 155, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

Les passionnants travaux d’Antonio Damasio montrent comment notre intelligence s’appuie sur les émotions et les sentiments. Et la cohabitation dans notre cerveau entre émotion et raison se passe bien :

« Le signal émotionnel n’est pas un substitut du raisonnement proprement dit. Il joue un rôle auxiliaire et accroît l’efficacité du processus de raisonnement et l’accélère. Parfois, il peut même rendre le raisonnement presque superflu, comme lorsque nous rejetons immédiatement une option qui causerait un désastre ou, au contraire, lorsque nous nous précipitons sur une occasion favorable sur la base d’une forte probabilité de succès. »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 157, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

Nous ne connaissons qu’un seul type de véritable intelligence : la nôtre, l’intelligence humaine (mais aussi animale). Et cette intelligence, qui nous permet de survivre (grâce à des processus homéostatiques chers à Antonio Damasio et sur lequels nous reviendrons le mois prochain), a besoin de l’émotion et du sentiment :

« L’élimination de l’émotion et du sentiment de ce qui fait l’humain entraîne un appauvrissement de l’organisation subséquente de l’expérience. Si les émotions et les sentiments sociaux ne se développent pas convenablement et si la relation entre les situations sociales et la joie et la tristesse est rompue, l’individu ne peut catégoriser l’expérience des événements dans sa mémoire autobiographique selon un indice qui confère une valeur « bonne » ou « mauvaise » à ces expériences. Cela empêche toute construction ultérieure des notions de bien et de mal, à savoir l’édification culturelle raisonnée de ce qu’il faut considérer comme bien et comme mal, vu les effets bons ou mauvais produits. »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 168, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

Mais au fait, pourquoi Spinoza ?

« Pour faire court, je pourrais dire qu’il (Spinoza) est parfaitement pertinent pour toute discussion sur l’émotion et le sentiment humain. Il voyait dans les besoins, les motivations, les émotions et les sentiments – tout l’ensemble de ce qu’il appelait affectus (affects) – un aspect central de l’humanité. La joie et la tristesse représentaient deux concepts cardinaux dans sa tentative pour comprendre l’être humain et suggérer comment mieux vivre. »

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 15, Editions Odile Jacob poches, Paris, 2005.

Cituation du mois de mars 2020 (Cituation #44) :

« Pourquoi un être serait-il courageux ? Qu’est-ce qui le décide à sauter ce pas si ce n’est quelque chose d’indescriptible, un je-ne-sais-quoi qui peut avoir la saveur de l’éternité ou de la sagesse ? Entre deux situations et deux hommes, rien ne les distinguera si ce n’est, soudainement, ce passage à l’acte de l’un d’entre eux, qui aura fait preuve de courage et expérimenté les rives du presque-rien. »

Cynthia Fleury, La fin du courage, p. 108, Editions Fayard, Paris, 2010.

Même sans aller jusqu’à distinguer deux personnes dans une même situation, une même personne dans une situation donnée peut faire des choix différents (c’est l’essence même de la liberté !) : qu’est-ce qui fait que dans une situation donnée, je prendrai un chemin plutôt qu’un autre ? qu’est-ce qui fera de moi quelqu’un qui a fait preuve de courage ou non ?

« Entre l’homme ordinaire et le courageux, rien de moins différent dans l’apparence. Mais voilà, quelque chose d’imperceptible fait tout basculer : un presque-rien, dirait Jankélévitch, une manière d’être, une manière de vouloir les choses ou de ne pas avoir le courage de les vouloir. Une volonté d’accompagner la grâce, de créer l’état de grâce en soi. »

Cynthia Fleury, La fin du courage, p. 105, Editions Fayard, Paris, 2010.

Car ce je-ne-sais-quoi, ce presque-rien, dont parle Vladimir Jankélévitch, ce quelque chose d’autre, échappe à notre connaissance (nous sommes bien loin de l’informatique…)  «  Cette propriété pas-comme-les-autres, c’est, pour parler avec Bergson, l’imprévisible rien qui change tout » (Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1, La manière et l’occasion, p.104, Editions du Seuil, Paris, 1980.)

Invisible et mystérieux, impossible à cerner :

« Du je-ne-sais-quoi on prend conscience soit quand il manque, soit quand on le manque ; en sorte qu’il représente notre perpétuel, décourageant échec : tantôt son absence rend plus évidentes la pauvreté et l’incomplétude d’une totalité sans mystère, tantôt c’est sa présence qui défie notre entendement… »

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1, La manière et l’occasion, p. 76, Editions du Seuil, Paris, 1980.

Et pourtant essentiel…

« Le presque-rien est ce qui manque lorsque, au moins en apparence il ne manque rien : c’est l’inexplicable, irritante, ironique insuffisance d’une totalité complète à laquelle on ne peut rien reprocher et qui nous laisse curieusement insatisfaits et perplexes. De quoi au juste ne sommes-nous pas satisfaits ? Pourquoi ne sommes-nous pas comblés ? Et d’où vient ce mécontentement immotivé tout semblable à celui de Mélisande heureuse-mais-triste ? Or c’est justement quand la totalité est sans défauts que l’inévidence d’une lacune toujours contestable, d’un manque toujours controversable, d’une absence toujours indémontrable pose le vrai problème métaphysique ! Quand rien ne manque, il manque quelque chose qui n’est rien ; il manque donc presque rien. Il ne manque, en effet, que l’essentiel ! »

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1, La manière et l’occasion, p. 73, Editions du Seuil, Paris, 1980.

Cituation du mois de février 2020 (Cituation #43) :

« Bon ! Parlons d’autre chose ! Parlons de la situation, tenez ! Sans préciser laquelle ! Si vous le permettez, je vais faire brièvement l’historique de la situation, quelle qu’elle soit ! Il y a quelques mois, souvenez-vous, la situation, pour n’être pas pire que celle d’aujourd’hui, n’en était pas meilleure non plus ! Déjà, nous allions vers la catastrophe et nous le savions. Nous en étions conscients ! »

Raymond Devos, Parler pour ne rien dire, dans Matière à rire, L’intégrale, p. 273, Olivier Orban, 1991.

J’ai retrouvé le texte complet du sketch « Parlez pour ne rien dire » de Raymond Devos. A la suite de « Nous étions conscients ! », il enchaine sur la cituation #28 : « Il ne faudrait pas croire que les responsables d’hier étaient plus ignorants de la situation que ne le sont ceux d’aujourd’hui ! » …

Parler de la situation en général, « sans préciser laquelle… » est absurde. Donc drôle… On ne sait plus de quoi on parle. On fait des présupposés sur ce à quoi notre interlocuteur veut faire référence… On essaie tout de même de porter un jugement de valeur… mais sur du vent… Dans ces conditions comment connaitre ou méconnaitre (ignorer…) la situation ?

On ne peut parler de la situation qu’en rapport avec un objet. Il s’agit toujours de la situation de quelque chose ou de quelqu’un. Situation d’un pays, situation familiale, professionnelle d’une personne, même l’expression « situation internationale » fait référence à un contexte donné (qu’il soit économique, diplomatique, écologique ou social, il est sous-entendu).

Une situation n’est qu’une partie de l’état du monde, toujours liée à un contexte, un point de vue, un projet… C’est une des raisons pour laquelle cela n’a pas de sens de parler de la situation tout court !

« Oui, la catastrophe, nous le pensions, était pour demain ! C’est-à-dire qu’en fait elle devrait être pour aujourd’hui. Si mes calculs sont justes. Or, que voyons nous aujourd’hui ? Qu’elle est toujours pour demain ! »

Raymond Devos, Parler pour ne rien dire, Ibidem.

Cituation du mois de janvier 2020 (Cituation #42) :

« NEUROMYTHE 21 : « La chance sourit aux audacieux ». Ce n’est en général pas de la chance, mais ce sont des informations que nous percevons, que notre cerveau reçoit et utilise sans nous en faire prendre conscience le plus souvent. Il ne faut pas confondre intuition et chance. Notre perception de nombreux phénomènes et des émotions qu’ils suscitent en nous conduit notre cerveau à une synthèse de la situation et influence notre prise de décision de manière rapide et le plus souvent inconsciente. »

Hervé Chneiweiss, Notre cerveau, p. 139, L’iconoclaste, Paris, 2019.

Notre cerveau n’a pas fini de nous surprendre. Il est capable de traiter de multiples informations sans que nous en ayons conscience et cette partie « cachée » de notre fonctionnement cognitif, mystérieuse, échappe à notre cadre rationnel conscient. Et nous mettons des mots variés pour expliquer ce phénomène : intuition, chance, mentalisme, talent, don,…

Si l’on va plus loin, est-ce que ces mécanismes non conscients qui prennent part dans nos décisions ne remettraient pas en question la notion de liberté ? C’est justement ce que permettent les neurosciences, tout comme la recherche en psychologie révèle les biais cognitifs qui influent nos choix : creuser ce que sont exactement ces mécanismes pour ensuite agir en connaissance de cause... Pour Hervé Chneiweiss, les neurosciences « révèlent dans quelles conditions notre cerveau élabore puis corrige ses choix toujours fondés sur des prédictions et des anticipations du futur dans un contexte social prédominant. » 

« Le psychosociologue américain Daniel Wegner dit que le libre arbitre est une fiction nécessaire à la construction sociale. Je crois pour ma part qu’il ne s’agit ni d’une illusion ni d’une fiction, mais d’une capacité dynamique de notre cerveau à produire des scénarios variés mais plausibles de nos conduites à venir. Une capacité, dynamique également, à prédire les conduites des autres. La réalisation de nos scénarios dépend ensuite largement de la qualité de leur élaboration et des contraintes de l’environnement. Notre liberté, c’est d’agir sur la première dimension, celle de l’élaboration des scénarios. Nous pouvons sans cesse nous enrichir d’informations nouvelles, d’expériences nouvelles et fournir à notre cerveau matière à diversifier et à affiner ses prédictions futures. »

Hervé Chneiweiss, Notre cerveau, p. 235, L’iconoclaste, Paris, 2019.